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Il était une fois un groupe de personnes qui espérait — sous un orme — que des poires tombent de l’arbre (l’orme est un type d’arbre). Certaines ne faisaient rien, elles espéraient juste. D’autres personnes, plus actives, taillaient l’orme, discutaient sans fin sur quelle branche tailler. D’autres faisaient des rites. Rien ne marchait, car un orme reste un orme : il ne fera jamais de poires. En quelque sorte, il n’est pas “structuré” pour faire des poires.

En espagnol, quand quelqu’un demande quelque chose d’impossible, on utilise le proverbe suivant : “no le pidas peras al olmo”, ce qui signifie : “ne demande pas des poires à l’orme”. Ce proverbe illustre bien, à mon sens, la situation actuelle, dans laquelle on attend d’un système économique — qui n’est pas structuré dans ce but — qu’il garantisse la justice sociale et de la soutenabilité environnementale (ce sont les poires du proverbe).

Dans un système, un comportement qui persiste et se répète dans le temps est très probablement dû à sa structure. Ces comportements reflètent les objectifs du système, même si ces objectifs sont différents de ceux que l’on souhaiterait obtenir, ou de ceux que l’on prétend rechercher.

Donella Meadows — autrice principale du livre Les limites à la croissance — soutient que l’objectif du système économique actuel est d’accroître la taille et la portée des entreprises, en augmentant la richesse des personnes ayant contribué au capital : les actionnaires. Non pas par méchanceté, par complot contre le peuple ou par “nature humaine”, mais par structure.

Pour rester dans le jeu, elle nous dit, il y a une règle d’or : faire du profit. Plus il y a du profit à distribuer aux actionnaires, plus leur richesse augmente, plus ils pourront investir dans du capital, et plus leur part de marché pourra augmenter.

On obtient du profit lorsque les coûts totaux de production sont inférieurs aux revenus que l’on obtient lors de la vente des produits. Dans le système actuel, le profit est la récompense financière d’avoir pris des risques d’investissement, risques pris par les actionnaires.

Le profit en soit — la différence entre les coûts et les revenus — n’est pas problématique. Au contraire, il est nécessaire pour qu’une entreprise puisse fonctionner dans la durée. C’est bien l’utilisation (c’est à dire la manière dont il est distribué) ainsi que le désir illimité du profit qui posent problème.

Le profit peut être augmenté de trois façons : i) en augmentant la quantité de produits vendus; ii) en réduisant le coût; et/ou iii) en augmentant le prix de vente (Illustration 1). Cet article résume les idées du livre Les limites à la croissance et de cet article écrit par Jennifer Hinton, qui suggérent que les deux premières stratégies d’augmentation des profits pourraient en grand partie expliquer la dégradation de l’environnement, l’accroissement des inégalités et la capture politique par les détenteurs de capitaux.

Illustration 1 : Trois façons d’augmenter le profit

Le message clef de l’analyse qui suit est le suivant : les résultats indésirables que l’on observe ne sont pas des erreurs ou des défaillances du marché (comme on l’entend si souvent), mais le résultat logique d’un système structuré autour de la maximisation du profit.

Regardons ces résultats dans le détail.

  1. Dégradation environnementale

Pour augmenter la quantité de produits vendus, les entreprises investissent dans du capital (machines, etc) (1) pour augmenter la production (2), pour vendre plus (3) et augmenter ainsi le profit (4). Plus on augmente le profit, plus on pourra en distribuer aux actionnaires (5) qui — motivés par le désir de profit — investiront encore dans l’entreprise (6). Les entreprises qui mieux réussissent le mieux à obtenir des bénéfices auront des nouvelles ressources à investir (1), ce qui leur permettra de produire plus (2), et ainsi de suite (Illustration 2).

Illustration 2 : La boucle de production. Les flèches grises représentent des relations de cause à effet positives: quand une des variables augmente, l’autre variable augmente aussi (et vice versa). Par exemple, plus il y a d’investissement, plus il y a de capital.

Les ventes (3) — une des variables de la boucle dans l’Illustration 2— ne dépendent pas entièrement de l’entreprise. S’il y a pas de demande pour les produits que l’entreprise offre, même si on augmente la production, on n’augmente pas le profit. Le mécanisme décélère ou s’arrête carrément pour certains produits, et donc le profit se réduit ou disparaît (Illustration 3).

Illustration 3: La boucle de production interrompue par l’absence de ventes

Les entreprises — dans une certaine mesure obligées par la règle du jeu — utilisent deux mécanismes pour s’assurer que cela ne soit pas le cas : la publicité et l’obsolescence programmée (la désinformation pourrait être ajoutée ici, voir par exemple ce documentaire, ou cet article).

Les investissements en publicité (7) jouent un rôle crucial dans la promotion du consumérisme, qui promeut les ventes (8) et fait tourner la production plus rapidement; ce qui augmente le profit. L’obsolescence programmée a pour but d’inciter l’achat de nouveaux produits et services qui ne seraient pas nécessaires autrement, et donc d’augmenter les ventes (9) et le profit (4).

Illustration 4 : Le rôle de la publicité et de l’obsolescence programmée dans la boucle de production.

Ce que l’on vient de décrire — et illustrer — ce sont des boucles de rétroaction positive. Ce terme technique désigne un mécanisme de cause à effet dans lequel “plus il y en a, plus il y en aura” (ou vice versa). Dans le langage courant, on parle de cercle vicieux ou vertueux, selon si le résultat des cercles est désirable ou pas. Les contagions du COVID par exemple suivent ce mécanisme. La population, le nombre de vélos dans la rue, le niveau d’énervement dans un bouchon (ou dans une discussion de couple) sont des boucles de rétroaction positive : plus il y en a, plus il y en aura.

Le résultat de ce mécanisme est une augmentation (ou réduction) exponentielle (Illustration 5). Dans cet article on s’intéresse à l’augmentation exponentielle de la production, que l’on qualifie généralement de croissance économique.

Illustration 5 : Les boucles de rétroaction positive et leur résultat : la courbe exponentielle (qui peut aussi être négative).

À cause des lois physiques de notre planète, une croissance économique exponentielle n’est pas soutenable, c’est à dire qu’elle ne peut pas durer, à cause de l’impact qu’elle inflige à l’environnement (10). L’impact environnemental est inévitable et n’est pas une exclusivité humaine : une mouche a aussi un impact environnemental. La vie n’existerait pas sans l’impact de l’environnement.

L’impact environnemental devient un problème quand il dépasse certains seuils : les limites planétaires. Le dépassement de ces seuils met en péril le maintien de la vie humaine, ainsi que d’autres espèces (dont beaucoup sont déjà en voie d’extinction). Plus de détails à ce sujet par ici.

Illustration 6 : La boucle de production et l’impact environnemental

Selon les auteurs des analyses décrit dans cet article, la structure du système économique actuel aboutirait, inexorablement, au dépassement des limites planétaires. Ceci parce que les entreprises qui réussissent (et donc croissent) dans ce système sont celles qui accélèrent la boucle de production, qui à son tour accélère l’impact sur l’environnement. Et une accélération exponentielle de l’impact environnemental n’est pas compatible avec la réalité physique de notre planète.

N’oublie pas la technologie ! Serait peut-être la prochaine chose que tu me dirais si nous prenions un café ensemble et nous pouvions interagir (je t’aurais déjà demandé à cet stade si on pouvait se tuttoyer et je vais assumer que tu as accepté).

La technologie peut, en effet, jouer un rôle essentiel dans la réduction de l’impact environnemental de nos activités. Je soutiendrai cependant que pour que la technologie joue ce rôle crucial, il faut un changement de paradigme sur la façon dont la technologie est utilisée, sur ce que la technologie vise.

L’une des idées clés de la pensée systémique est que le potentiel de changement dans les systèmes complexes réside dans leur structure, dans leurs boucles de rétroaction, à la source des résultats que nous observons et que nous pourrions vouloir changer. Cependant, la plupart des efforts liés à la technologie ciblent les parties (par exemple, des produits), plutôt que la structure des systèmes. Autrement dit, la plupart des efforts liés à la technologie ne débouchent pas sur de nouveaux systèmes, et sans des nouveaux systèmes, il n’y aura probablement pas de nouveaux résultats.

La technologie a un rôle clé à jouer pour réduire l’impact environnemental de nos activités. Ce potentiel est toutefois largement inexploité tant que l’innovation technologique ne devient pas une innovation systémique. Plus d’informations à ce sujet par ici.

2. Réduction de coûts et inégalité

Nous avons vu qu’un des mécanismes pour augmenter le profit est la réduction de coûts. Et les salaires sont un coût pour l’entreprise. Avec l’objectif de maximiser le retour d’investissement — c’est à dire, la quantité d’argent distribué aux actionnaires —les auteurs nous dissent que c’est tout à fait rationnel de vouloir réduire le coût des salaires (11) et essayer d’empêcher tout mécanisme — comme les syndicats ou les augmentations des salaires minimum par exemple — qui bloquent cette réduction (Illustration 7). C’est aussi tout à fait rationnel: i) d’automatiser la production quand cela est profitable (ce qui peut amener à une réduction des postes de travail, qui à son tour peut exacerber les inégalités); ii) d’externaliser — un terme chic pour dire ne pas payer — des coûts environmentaux et sociaux; ainsi que iii) d’essayer d’arrêter toute politique publique qui empêcherait l’externalisation de ces coûts (plus sur pourquoi l’internalisation des coûts pourrait ne pas être une solution à la crise environnementale par ici).

Illustration 7 : La boucle de production et les inégalités. Les lignes roses représentent une relation de cause à effet négative, c’est à dire que quand une des deux variables augmente, l’autre variable diminue. Par exemple, si on augmente les salaires, le profit se réduit (et vice versa).

Donella Meadows soutient que la recherche du profit par les actionnaires incite les entreprises à adopter des stratégies de croissance agressives, dans le but d’éliminer la concurrence et de s’attribuer une plus large part du marché. Elle identifie ceci comme l’objectif principal du système actuel.

Croître et concentrer des parts de marché est le comportement encouragé par la structure du système actuel, et le plus rationnel au niveau individuel. Plus l’entreprise est grande, plus les moyens d’augmenter le profit sont nombreux, tels que les économies d’échelle, le pouvoir de lobbying, l’amélioration de la visibilité de leurs produits grâce à des investissements importants en publicité, l’accès à des mécanismes comptables pour profiter des paradis fiscaux, la possibilité de délocaliser la production là où les coûts salariaux sont les plus bas et où la possibilité d’externaliser (ne pas payer) les coûts environnementaux de leur activité est la plus élevée, la capacité financière de mener des guerres de prix pour éliminer la concurrence, etc.

Si les entreprises qui réussissent sont celles qui distribuent le plus de profit aux actionnaires (5), et que la réduction des salaires est un mécanisme pour permettre cela, il n’est pas surprenant si les actionnaires accumulent du capital (12) et que les salaires stagnent ou baissent. L’augmentation des inégalités (13 et 14) et la concentration du capital — déjà élevée, en grande partie pour des raisons historiques — est, selon les auteurs, un résultat logique de la structure du système. Ceci implique que la concentration des richesses et la croissance des inégalités ne sont pas des effets secondaires du système économique mais le produit de la structure du système. Ce sont les fruits de l’orme.

3. Accaparement politique

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, vous vous posez peut-être des questions sur le rôle de l’Etat. Si les bonnes incitations étaient là, si les politiciens avaient le courage de mettre en place des politiques ambitieuses pour le bien commun, alors on n’en serait pas là. Sauf que…on en est là, et ce n’est pas un hasard.

Pour diminuer l’impact environnemental sur une planète finie, des politiques et des lois garantissant que les entreprises paient le coût de leurs activités et limitent leur production à des niveaux durables seraient probablement nécessaires. Pour réduire l’inégalité sur une planète finie, et compte tenu du niveau actuel de concentration des richesses, des politiques redistributives seraient potentiellement nécessaires.

Mais ces politiques — soit parce qu’elles augmentent les coûts, soit parce qu’elles réduisent la quantité de produits à vendre — vont à l’encontre de l’objectif pour lequel, selon Meadows, le système est structuré, et font donc l’objet d’une forte résistance.

Dans la structure actuelle du système, les grandes entreprises ont intérêt à — et dans une certaine mesure on pourrait dire qu’elles n’ont pas d’autre choix que — utiliser leur pouvoir et leur influence pour bloquer toute politique sociale ou environnementale.

Des politicien.ne.s courageux.euses et des politiques environnementales et sociales ambitieuses, au sein d’un tel système, pourraient faire partie des poires que l’orme ne peut pas nous donner. Plus d’informations à ce sujet par ici.

Conclusion

En deux mots, les auteurs soutiennent que la recherche illimitée du profit incite à l’augmentation de la production, ce qui entraîne le dépassement des limites planétaires, car une augmentation infinie de la production n’est pas compatible avec les lois physiques de la planète. L’inégalité augmente en raison d’une concentration toujours accrue du capital, exacerbée par la distribution de toujours plus de profit aux propriétaires du capital, et de la réduction voire la suppression des salaires, dans le but de réduire les coûts. Le désir de profit dans un contexte d’inégalité croissante mène vers l’accaparement politique, limitant fortement le rôle régulateur de l’Etat.

Les résultats indésirables que l’on observe ne sont pas, comme souvent présentés, des défaillances du marché, mais les résultats logiques d’un système économique structuré autour de la maximisation et de l’accumulation du profit. Pour filer la métaphore arboricole, ces résultats sont bels et bien les fruits de l’orme, et non pas l’effet d’un champignon qui attaquerait l’arbre et dont on pourrait se débarrasser si l’on utilise les bonnes techniques.

La bonne nouvelle — car un article de cette longueur en mérite une — c’est qu’une règle du jeu n’est pas une loi physique. À la différence des lois physiques, nous avons une marge de manoeuvre : nous avons la possibilité — en tant que société — d’imposer d’autres règles. De nous dire qu’un système économique dont l’objectif est l’accumulation de ressources dans les mains d’un groupe toujours plus petit de personnes — avec toutes les conséquences que cela implique — ne nous convient pas. Qu’avant de vouloir “verdir” la croissance économique, on aimerait comprendre ce que l’on veut obtenir et donc déterminer si la croissance économique est vraiment la meilleure stratégie pour cela. Nous questionner sur la logique du système et sur quelles seraient de nouvelles façons de nous organiser. Chercher quelles structures ressembleraient plus à des poiriers si ce que l’on veut, ce sont des poires.

La bonne nouvelle — car un article de cette longueur en mérite une — est que les systèmes sociaux, contrairement aux lois physiques, peuvent être transformés. Nous avons la possibilité, en tant que société, de décider collectivement de nous organiser selon des règles différentes. Nous pouvons nous dire qu’un système économique dont l’objectif est l’accumulation de ressources entre les mains d’un groupe de personnes toujours plus petit — avec toutes les conséquences que cela implique — n’est pas souhaitable. Qu’un système économique qui se développe au détriment de l’environnement dont dépend la vie n’est pas souhaitable.

Et nous pourrions alors essayer de comprendre collectivement ce que nous voulons atteindre en tant que société, quelles sont les poires, et comment faire de l’économie un poirier.

Poursuivez la lecture pour explorer ce ‘comment’.

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Autrice : Mariana MIRABILE

Cet article fait partie d’une série dont l’introduction se trouve ici.

Crédit photo : Jan Huber sur Unsplash