Pourquoi nous n’atteindrons pas la masse critique, et ce que nous pouvons faire pour y remédier

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Si vous lisez cet article, vous vous intéressez sans doute au changement. Il est probable que la crise environnementale et un avenir meilleur vous intéressent aussi.

Imaginez que vous êtes dans un film. La caméra cadre le bateau où vous êtes en train de ramer, avec moi et d’autres gens. Nous ramons tout.te.s dans la même direction, tou.te.s mobilisé.e.s pour un avenir durable, en dépit peut-être de quelques petits désaccords sur le genre d’avenir ou la façon d’y aller.

En permanence ou presque, d’autres gens, toujours plus nombreux, embarquent avec nous et se mettent à ramer. Ce sont les gens que nous avons mobilisés avec nos campagnes de sensibilisation et nos marches, et qui veulent maintenant ramer aussi vers plus de soutenabilité environnementale et de bien-être.

Quelques personnes quittent soudain le bateau. Ramer est fatiguant, et certain.e.s rament sans cesse et finissent par être exténué.e.s, en burn-out même. Le plus souvent cependant (et sans minimiser la gravité du burn-out), il y a plus de gens qui embarquent que de gens qui descendent, et nous sommes donc toujours plus nombreux et nous ramons plus vite que jamais.

Maintenant imaginez que la caméra recule lentement. La caméra dézoome, à la manière de ce que l’approche systémique nous permet. Et en fait, à mesure que la caméra recule, on réalise progressivement que nous ramons dans la piscine d’un paquebot de croisière qui va à l’exact opposé de la direction dans laquelle nous ramons.

Le paquebot est le système que nous voulons changer. Mais comme nous nous concentrons sur la mobilisation, le recrutement des gens qui s’embarquent sur notre petit bateau, nous prenons rarement le temps d’observer ce système, ce qui nous empêche de comprendre — et donc d’influencer — sa direction.

Illustration : Colombine Majou

Alors, stop à la mobilisation ? Non. La mobilisation et les efforts de sensibilisation sont fondamentaux. Ils permettent d’attirer l’attention sur le fait que le paquebot va dans la mauvaise direction. Quand les gens nous voient dans la piscine — quand ils voient nos marches, nos articles et nos efforts de sensibilisation et plaidoyer — nous attirons leur attention, nous soulevons des questions qu’ils ne se seraient pas posées autrement, ils entrevoient des récits alternatifs, d’autres horizons qui ne leur étaient pas accessibles auparavant.

Mais cela ne suffit pas. La mobilisation ne changera pas le système, pour au moins deux raisons.

D’abord, on ne change pas la structure d’un système en étant plus nombreux. Nous avons besoin de comprendre pourquoi le système se comporte comme il le fait et ce qui doit changer pour que le système lui-même promeuve (au lieu de résister) les lois et les mesures politiques qu’il nous faut.

Deuxièmement, tout système se défend, et une part de cette défense consiste à empêcher l’atteinte d’une masse critique pour tout mouvement qui cherche à modifier radicalement son fonctionnement.

Nous empêcher d’atteindre une masse critique est le résultat logique du système, et il n’y a aucune raison de penser qu’il va cesser de le faire. Nous constatons bien au contraire qu’il s’améliore à ce jeu (regardez par exemple la façon dont la répression s’accroît dès qu’un mouvement prend de la vitesse).

Les efforts de mobilisation, seuls, sont voués à l’échec puisqu’ils laissent intacte la structure du système qui résiste aux changements que nous voulons faire advenir. Et cette structure est plus forte que nous.

On peut penser — comme moi avant — que le système est plus fort parce que nous ne sommes pas assez coordonné.e.s ou pas assez uni.e.s, ou pas assez conscient.e.s… La raison pour laquelle le système est encore si fort, c’est que nous ne sommes pas encore assez nombreuses et nombreux à le combattre. Après 50 ans d’efforts de la part des activistes, après des décennies de rapports alarmants de la part des scientifiques, la question est “pourquoi ?’’. Pourquoi n’avons-nous toujours pas atteint la masse critique ? Pourquoi les gens ne voient-ils toujours pas l’urgence de la crise environnementale ? Pourquoi les gens ne se révoltent-ils pas contre un système qui dérobe l’avenir de leurs propres enfants ?

Parmi les réponses qui peuvent venir à l’esprit, il y a le fait que les médias répondent aux intérêts des entreprises (car elles dépendent de la publicité pour survivre ?) et n’informent donc pas correctement la population. Que les réseaux sociaux et la publicité nous poussent à consommer plutôt qu’à faire attention à notre empreinte écologique. Que les hommes et femmes politiques donnent la priorité à la croissance économique plutôt qu’à résoudre la crise de la soutenabilité. Que les gens n’ont pas le temps ou sont juste bêtes.

A part la dernière raison (voir ici), toutes ces réponses sont très recevables. Aujourd’hui la population est effectivement trompée et distraite, principalement par une promesse de croissance économique infinie qui nous mènerait vers le “progrès”. Les ressources des entreprises et le soutien politique nous vendent l’idée d’un avenir dans lequel nous n’avons rien à craindre : la croissance économique alliée à l’ingéniosité humaine et à la technologie nous permettront de conserver nos modes de vie tout en réduisant l’impact environnemental sur la planète.

La mobilisation et la sensibilisation résolvent-elles la moindre des raisons citées plus haut ? Si ces causes ne sont pas résolues, pourquoi serions-nous plus nombreuses et nombreux à l’avenir ?

« La technologie a changé » pourriez-vous dire, les réseaux sociaux n’existaient pas dans le temps. La situation est différente de ce qu’elle était il y a 50 ans, nous pouvons maintenant toucher plus de gens qu’avant. En effet, mais d’autres aussi le font, et on peut se demander si les réseaux sociaux contribuent à plus de conscience ou si c’est l’outil de tromperie ultime, donnant à la « fabrique de l’ignorance » une puissance jusque-là inégalée.

« Les effets des changements climatiques sont de plus en plus visibles. Les gens vont donc bientôt réagir ». C’est une idée réconfortante, mais très improbable. Nous savons que, dans les pays industrialisés, les impacts ne deviendront assez visibles pour amener les gens à réagir que quand il sera trop tard, quand les points de bascule auront été irrémédiablement dépassés.

Si vous avez d’autres raisons pour lesquelles vous pensez que nous pourrons atteindre une masse critique en mobilisant, merci de les partager, je serais ravie d’en discuter (et de changer d’avis). Vous pouvez commenter dans ce même article ou me contacter.

Le point principal de cet article est que nous ne pouvons pas compter sur une masse critique pour « changer le système » puisque la structure actuelle du système nous empêche d’atteindre cette masse critique en premier lieu. Nous ne pouvons pas non plus compter sur les réseaux sociaux (dans leur forme actuelle), ou attendre que les gens “se réveillent” une fois que les impacts de la destruction environnementale en cours seront visibles à l’oeil nu.

Nous avons besoin d’une nouvelle stratégie. La mobilisation doit être un moyen pour arriver à une fin, plutôt que le lieu où nous mettons tous nos efforts. La fin est un système (politique et économique) qui produit de meilleurs résultats. La mobilisation est importante pour capter l’attention des gens, mais nous devons nous assurer que le plus possible de personnes débarquent du petit bateau (l’action permanente) et — malgré l’urgence — s’arrêtent et réfléchissent, ensemble, à la façon de changer la direction du paquebot. Parce que c’est ça, au final, qui déterminera notre destination.

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Cet article fait partie d’une série dont l’introduction se trouve ici.

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