Ce qui aveugle les économistes. Ce qui m’a aveuglée.

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Je suis économiste, et il y a quelques années encore je faisais partie des économistes qui défendent l’idée que la croissance économique est toujours bonne. J’aimerais expliquer ce qui m’empêchait alors de remettre en question cette idée, car c’est ce qui peut aussi empêcher de nombreux économistes de le faire.

Crédit photo : Ryoji Iwata sur Unsplash

La façon dont nous voyons la réalité est déterminée par les histoires auxquelles nous avons été exposés. Les histoires — et les hypothèses qui en découlent — sont les raccourcis que notre cerveau utilise pour comprendre la réalité, qui, sinon, est trop complexe.

Le pouvoir appartient donc à qui contrôle les histoires qui conditionnent notre vision de la réalité. Le pouvoir n’étant pas distribué de manière égale, il en résulte naturellement que certaines histoires dominent les autres.

Par exemple, rien d’anormal dans cette photo pour la plupart d’entre nous. Sauf que ce pourrait bien être une impression fausse.

Crédit photo : Vita Marija Murenaite sur Unsplash

Et si ? …Si l’espace public était destiné à autre chose qu’à être un parking géant ? Et si le récit de la représentation d’une ville n’était pas soumis à l’industrie automobile ? (pour en savoir plus) À quoi pourraient alors ressembler les villes, en quoi seraient-elles différentes ?

En économie, l’histoire qui prévaut est celle que racontent les économistes néoclassiques. Bien qu’il y ait une multiplicité de branches dans la théorie économique, une grande majorité d’économistes — moi y compris — sont néoclassiques du fait de leur formation académique. L’homogénéité de la pensée dans le monde universitaire est telle qu’elle a provoqué l’apparition de groupes comme PEPS-Economie, qui se mobilisent pour une vision plus diversifiée.

Le cadre analytique néoclassique se fonde sur une conception très spécifique de l’économie, et je dirais très éloignée de la réalité du 21e siècle. J’essaierai de l’illustrer avec une hypothèse clé du cadre analytique néoclassique: l’idée que la croissance économique soit toujours bonne.

Que signifie l’idée que la croissance économique soit toujours bonne ?

En termes économiques, cela signifie que le bénéfice marginal d’une unité de production supplémentaire est toujours supérieur à son coût marginal. Plus simplement cela signifie que tout nouveau produit ou service créé par l’homme apporte toujours plus que ce à quoi il lui a fallu renoncer par ce choix.

Au niveau microéconomique, on apprend aux économistes à faire le rapprochement entre le bénéfice marginal et les coûts marginaux, car si le bénéfice marginal d’une unité de production supplémentaire est inférieur à son coût marginal, il vaut mieux y renoncer car la perte encourue pour cette unité supplémentaire excéderait la valeur du produit. Pour la même raison, certains d’entre vous peuvent préférer avoir sur un espace donné un jardin plutôt que deux pièces supplémentaires à y construire.

Au niveau macro-économique, nous ne prêtons pas attention à ce rapprochement entre bénéfice marginal et coût , car nous partons du principe que le bénéfice marginal d’une unité supplémentaire sera toujours supérieur à son coût. Pourquoi?

Comment se fait-il que notre raisonnement soit différent au niveau macroéconomique ?

Cela est lié au cadre analytique de l’économie néoclassique, basé lui-même sur l’économie classique. Dès vos premiers pas en économie, on vous aura sans doute appris que dans un système économique l’input est transformé par des agents de transformation en output, c’est ce qui est mesuré dans le produit intérieur brut (PIB).

Le modèle input-output

L’économie forme un ensemble et les ressources naturelles sont un input. Étant donné que l’économie est un tout, sa croissance ne génère pas de coûts d’opportunité. Quand l’économie grossit, elle ne déplace rien, elle s’étend dans le vide.

Le monde vu par les économistes classiques, néoclassiques et environnementaux.

Sauf que ce n’est pas le cas. Et les économistes classiques le savaient. Ils savaient que chaque produit fabriqué par l’homme provoque une transformation physique de l’écosystème en économie. Que nous ne produisons rien, nous ne faisons que transformer ce qui est déjà là.

Lorsque ce cadre analytique classique a été conçu, cependant, le monde était assez pauvre en produits avec peu d’impact sur l’environnement, il en était de même avec la technologie, si bien que parler de “vide” était alors relativement juste. Ainsi nous n’étions pas en capacité de pêcher plus de poissons qu’il ne mettent de temps à se reproduire, ni de produire plus de déchets que ce que la terre pouvait absorber. Il n’y avait pas de problème.

Aujourd’hui, avec la croissance économique et le développement de la technologie, la réalité a changé. Comme l’explique Herman Daly (un économiste écologique que j’aurais aimé découvrir beaucoup plus tôt dans ma carrière), le facteur limitant n’est pas les bateaux, mais les poissons. En effet, nous disposons de la technologie qui permet de pêcher plus vite que le taux de reproduction des poissons. Nous pouvons maintenant polluer (ce que nous faisons) plus vite que ce que la terre peut absorber. La réalité a changé, le facteur limitant a changé, et notre cadre analytique ne s’est pas adapté.

L’hypothèse selon laquelle l’augmentation d’un capital créé par l’humain est toujours meilleure que la perte qu’il entraîne par ailleurs — et donc que la croissance économique est toujours bonne — n’est peut-être plus aussi vraie. De la même manière, bâtir deux pièces supplémentaires, surtout si vous avez déjà une grande maison, n’est peut-être pas une meilleure option que posséder un jardin.

L’économie écologique (une branche de la théorie économique enseignée uniquement dans une poignée d’universités) défend l’idée que voir l’économie comme un sous-système, comme une partie et non comme un tout, est le premier pas vers la soutenabilité. Cette façon de considérer l’économie change les questions que nous posons et par conséquent les réponses que nous obtenons.

Le monde vu par les économistes écologiques

Avec l’économie conçue comme un sous-système, nous voyons que lorsque l’économie (la partie) se développe, elle impose un coût d’opportunité, car l’environnement naturel (l’ensemble) doit se contracter pour lui faire de la place. Lorsque nous augmentons la taille de l’économie, nous infligeons une perte aux systèmes qui sous-tendent la vie, souvent désignés comme “services écosystémiques”. Si nous en faisons trop — et le changement climatique, l’extinction massive des espèces et de nombreux autres indicateurs suggèrent que c’est le cas la croissance économique finit par entraîner plus de coûts que de bénéfices. Il se pourrait bien que la croissance économique soit non économique (pas rentable) : l’avantage marginal d’une untité supplémentaire pourrait être inférieur à son coût marginal. Comme cette pièce supplémentaire qui implique que vous n’avez plus de jardin (à moins de supposer, bien sûr, que les ressources naturelles peuvent être remplacées par des produits fabriqués par l’homme, ce que font, vous l’aurez deviné, les économistes classiques ! Voir page 50 pour plus d’informations à ce sujet). L’idée que la croissance économique puisse être non économique est si rare, si étrangère à l’histoire dominante, que même Google ne la trouve pas !

Je voudrais conclure sur une remarque. Lorsque j’expose cela, certaines personnes croient que je veux dire que toute croissance économique est donc mauvaise. Comme je n’ai toujours pas découvert d’où provient ce malentendu, je tiens à réaffirmer ici que tel n’est pas mon propos. Je ne dis pas que la croissance économique est nécessairement mauvaise, j’encourage simplement mes collègues à se demander si elle est toujours bonne.

Cela vous dit d’en discuter ? N’hésitez pas à me contacter.

Cet article fait partie d’une série dont l’introduction se trouve ici.